Interview de Frantz Breitenbach, accompagnateur montagne investi pour la cause de l’ours

Passionné de nature, Frantz passe une bonne partie de son temps sur les traces des ours aux quatre coins de l’Europe. Randonner avec lui signifie prendre le temps de regarder ce qui se trame tout autour, dans le milieu naturel. Accompagnateur mais aussi hébergeur, il possède un gîte situé au cœur d’une petite vallée préservée des Hautes-Pyrénées.

Bonjour Frantz ! Si vous voulez bien nous allons commencer par les présentations !

Bonjour ! D’accord… Je suis donc accompagnateur en montagne. Je me suis installé dans les Pyrénées en 1995, parce qu’elles représentaient le dernier bastion de la faune sauvage en France, avec les gypaètes, les rapaces, et les ours… C’était le seul massif préservé. J’encadre des randonnées depuis 1999 avec La Balaguère, et j’essaie de faire des programmations à tendance naturaliste pour sensibiliser les randonneurs.

C’est à partir de ce moment que vous vous êtes penché sur le cas de l’ours ?

En fait, pour essayer de comprendre la situation, j’ai voyagé, je voulais voir ailleurs comment ça se passait : en Europe, mais aussi en Amérique du Nord, où j’ai rencontré beaucoup de gens qui travaillaient sur l’ours.

L’ours à l’époque était le dernier représentant en France de la grande faune européenne. C’est un animal qui a autant sa place que les autres dans le milieu naturel, c’est un des animaux, voire l’animal emblématique des Pyrénées. Je me suis donc mis à développer des programmes d’observation de l’ours, qui permettent aujourd’hui de participer à sa conservation, en Grèce notamment. J’ai pris part à de nouveaux projets car l’ours fait partie du patrimoine naturel. Si en 1967 le Parc Naturel a été fondé, c’était justement pour que les isards et les ours ne disparaissent pas.

D’après ce que j’ai entendu, une des propositions des personnes peu favorables à la présence de l’ours était de le maintenir dans un parc ?

Eh bien, oui, mais le Parc National à la base il était fait pour cela au début, sauf que l’on a évité les zones d’ours ! Cela faisait cinq ans que l’ours n’était plus considéré comme du gibier, mais on n’avait pas encore signé la convention de Berne pour la protection de la vie sauvage !

Mais bon, la question ne se pose pas, un parc fermé ça n’a aucun sens ! C’est le risque qu’il n’y ait plus de brassage génétique. On peut parler d’un tel problème pour l’Asie ! Il y a des Parcs Nationaux mais il n’y a aucun échange entre les zones protégées, donc au final on rencontre quand même l’extinction…

Et puis il n’y a pas lieu d’avoir un débat puisque depuis 1972 l’État a dit oui pour la protection de l’ours, donc il doit mettre les politiques nécessaires en œuvre. Ça n’a aucun sens un parc fermé, puisque sinon il faudrait faire un parc qui ferait la moitié des Pyrénées ! Et dans ce cas il faudrait aussi faire une zone d’exclusion pour la faune domestique, alors que le but de la réintroduction, c’est l’échange, la cohabitation !

L’enjeu de la réintroduction de l’ours, c’est parvenir à la cohabitation ?

L’enjeu, c’est faire que l’ours ne disparaisse pas des Pyrénées ! Malheureusement, on a laissé mourir l’enjeu de faire préserver la race pyrénéenne car la dernière femelle a été tuée… Donc maintenant, il faut lâcher des femelles dans le Béarn, pour qu’avec les trois mâles elles puissent assurer une descendance.

Comment vous expliquez un tel débat aujourd’hui ?

A mon avis, c’est à cause de 1992. Quand le loup a fait son retour naturellement par l’Italie sur le Mercantour et que l’État a découvert sa présence, il n’a pas communiqué. Du coup, il a été accusé de l’avoir caché à la population locale. Alors maintenant, pour éviter ça, le gouvernement a choisi d’essayer de faire de la conciliation pour que les gens s’approprient la présence de l’ours.

Depuis 1976, le FIEP¹ et l’IPHB² travaillent sur cette mission : préparer le terrain pour qu’avec l’accord des populations locales le renforcement de la population oursine soit possible . Plus de 20 millions d’euros ont été dépensés à acheter l’opinion des éleveurs en réfections de pistes, de cabanes, de moyens divers avec le prêt de patous, la mise en place de bergers itinérants, une adaptation des salaires aussi… Vous pouvez voir la liste des dispositifs mis en place pour aider les éleveurs à cohabiter sur le site du Ministère de l’écologie.

Mais après, comme la population de l’ours diminuait dangereusement, ce n’était plus possible de discuter, il a fallu agir ! A trop vouloir concilier, on a empiré la situation… Encore aujourd’hui les opposants ont boycotté les tables dans les Pyrénées où ils étaient invités. C’est une année de travail pour rien. Ils ont été reçus plusieurs fois par le ministre de l’écologie, mais ils ont été déboutés, parce qu’ils n’avaient pas d’arguments valables ! Ils pouvaient faire des voyages d’études aussi, avec des inspecteurs d’États des autres pays, pour les concilier et leur montrer comment ça se passe, mais les opposants l’ont également boycotté !

Pourquoi boycotter ? L’ours pourrait être une menace pour la profession d’éleveur ?

Justement, depuis le plan de réintroduction de l’ours, certains éleveurs travaillent mieux. Leur taux de perte passe de 10% à moins d’1% et cela grâce au travail des bergers sur place.

Les gens ont le droit d’avoir un avis, mais il ne faut pas s’exprimer en pour ou en contre, puisque de toute façon il y a 40 ans la France a pris la décision de garder l’ours. Il y a plein de sujets sur lesquels l’État a pris des décisions sans consulter la population. Pour les radars automatiques on n’a jamais demandé notre avis ! Mais là on a consulté les gens car l’État aurait voulu que les gens soient acteurs dans le pastoralisme, en mettant en place les outils de protection de leur troupeau !

Peut-on arriver à un consensus ?

Complètement, oui ! Car tout le dispositif est en place, et les gens qui l’utilisent le reconnaissent. Le seul problème est la rentabilité de la brebis à viande, qui est difficile car elle connait une forte concurrence dans le monde. Et même pour ça l’ours a été bénéfique ! Maintenant il y a le label broutards du Pays de l’ours, qui lui donne une valeur supplémentaire. Et puis quand même, il faut savoir que l’ours n’est pas plus une menace que n’importe quel animal sauvage. Les cerfs, les sangliers, les chevreuils… Ils font 10 morts par an en France… Mais évidemment, l’ours est aussi potentiellement une menace, c’est un animal qui est puissant, mais il ne faut pas en avoir peur !

Donc pour vous, l’ours, c’est un impact positif économiquement tant que culturellement ?

Bien sûr ! Moi quand je pars en randonnée et qu’on me pose la question « mais l’ours, on a une chance d’en voir un ? », c’est quand même que ça contribue au moins à l’image d’un massif préservé ! Sans parler de l’aspect culturel, car les contes et les légendes racontent les histoires des montreurs d’ours. Quand on prend un livre sur les Pyrénées, il y a toujours un chapitre sur l’ours. En protégeant l’habitat de l’ours on protège aussi des espèces peu connues car c’est ce qu’on appelle une espèce parapluie³ : la Rosalie des Alpes, le grand tétras…

Une conclusion ?

Oui, eh bien, quand on parle de cohabitation avec le pastoralisme,  il faut toujours d’abord expliquer tout le dispositif qui a été mis en place. Je vous propose à tous d’aller visiter le site du ministère de l’écologie.

¹ Fonds d’intervention éco-pastoral

² Institution Patrimoniale du Haut-Béarn

³ Protéger l’ours revient à protéger l’ensemble de son biotope

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