La migration des hirondelles à Mauléon

« Mon Dieu que la montagne est belle, comment peut-on s’imaginer en voyant un vol d’hirondelles que l’automne vient d’arriver » (Jean Ferrat)

Chaque année, entre 1876 à 1930, des kyrielles de jeunes filles des 3 vallées espagnoles de Hecho, Anso et Roncal prenaient à pied le chemin de la montagne pour aller à Mauléon « faire la saison de l’espadrille ».

Leur costume noir et leur habitude d’arriver et repartir toutes en même temps leur a valu le sympathique surnom d’Hirondelles par analogie avec l’oiseau annonciateur du printemps.
Elles étaient près de 600 hébergées dans 213 ménages et d’octobre à mai, le pays entier se mettait en branle-bas de combat pour les accueillir.
On peine à imaginer le spectacle de leur arrivée massive en costume traditionnel avec pour unique viatique un baluchon et un tabouret blanc. Les souvenirs de leurs passages sont gravés durablement dans les mémoires. Nombreux sont les souletins qui ont une histoire à raconter à leur sujet.

Autrefois, la frontière ressemblait plus à une passoire qu’au mur de Berlin. Souletins, Roncalais et Azontanas la traversaient régulièrement pour les raisons les plus diverses, comme le marché de Mauléon ou les pèlerinages à la vierge de Zubéroa sensée guérir les femmes possédées par le démon.

Les raisons de ces flux migratoires annuels sont à rechercher dans les déséquilibres économiques et sociaux des deux pays.

Outre perdure une société rurale traditionnelle, agricole et archaïque, alors qu’autour de Mauléon, se développe une production d’espadrilles à un échelon industriel.
Cette chaussure de toile, en semelle en corde de jute tressée, s’inspire de l’antique « Abarka » faite d’une seule pièce de cuir, nouée par des lacets sur de hautes chaussettes de laine. L’engouement pour l’espadrille est immense. Elle était appréciée des mineurs du Nord pour sa légèreté et son confort dans les galeries surchauffées. Ils en « touchaient » une paire par semaine. L’espadrille traversait l’Atlantique par bateaux entiers à destination de la diaspora basque en Amérique du sud. Les premiers « rochassiers » des Pyrénées en faisaient également usage. Arrivés au pied de voies, ils troquaient leurs lourds godillots souvent munis de clous, pour les sandales aux semelles de corde à l’adhérence incomparable sur le rocher.

Devant le succès de l’espadrille, de nombreuses petites fabriques industrielles sortent de terre comme des champignons après la pluie.

La région, saignée par l’exode de ses habitants aux Amériques, n’a plus la main d’œuvre suffisante pour faire face. Il faut aller en chercher ailleurs les petites mains pour tresser les semelles, découper les tissus et réaliser les opérations de montage.
Les jeunes filles des vallées riveraines espagnoles fourniront le gros du contingent. La plupart étaient fiancées. Elles passaient l’essentiel de leur temps libre à constituer leur trousseau et à ronger leur frein en attendant le mariage pour consommer.
Aller à Mauléon était pour elles une opportunité lucrative de s’occuper qui tombait fort à propos.

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C’était aussi une forme de rite d’émancipation et de liberté consentie par le paterfamilias , avec la promesse de revenir au pays dans l’état initial.

Jusque dans les années 20 les Hirondelles portaient le costume traditionnel ; leur arrivée massive à Mauléon dans cet équipage ne pouvait passer inaperçue.

On disait leur caractère gai et enjoué. Leurs cheveux noirs (ailes de corbeau dirait-on aujourd’hui) étaient relevés en chignon ou portés en tresse terminée par un ruban. Elles les enduisait d’une préparation à base de moelle d’os pour en augmenter la brillance. Une jupe descendant à mi-mollets, un col montant et des manches serrées au poignet dérobaient aux regards concupiscents masculins leur silhouette juvénile.

Aux premières couleurs de l’automne, la troupe se mettait en chemin et quittait à pied le cocon familial.
Celles d’Anso rejoignaient Isaba, dernier village avant la France puis se dirigeaient vers l’ermitage d’Arrako et la venta de Juan Pito. Au-delà, commençaient la montagne et ses dangers. Le brouillard était le plus à craindre.
Certaines empruntaient le Col d’Ourdayte et Kakoueta, d’autres le col d’Erraïtz puis Ehujarre jusqu’à Saint-Engrâce,
D’autres chemins passaient par la Zuriza ou Larreau.

Des réseaux fondés sur l’entraide et la solidarité se sont vites organisés à tous niveaux de la filière. Les unes amènent leur sœur, les autres une cousine ou la voisine. Les anciennes facilitent les points de chute, la recherche d’hébergement et le placement chez un patron.
Le regroupement par village était le meilleur remède contre le mal du pays.

Comme en témoignent les lettres aux parents, les conditions de vie et de travail ne ressemblaient pas à un long fleuve tranquille.

Les horaires costauds, (de 6 H du matin à 19 H), ne donnaient aucun droit à RTT. Flexibilité et cadence étaient des concepts maîtrisés au fin fond du Pays basque. Les salaires peu épais étaient souvent versés en « bons d’usine » convertibles en nature chez les commerçants. Les conditions de la classe ouvrière de l’époque sont parfaitement décrites dans les romans de Zola.

Le maître mot des hirondelles était « Economie ». Entassées à plusieurs par pièces, elles menaient une vie frugale : migas, morue et autre nourritures « tenant au ventre » constituaient leur quotidien. Parfois, il leur arrivait de partager la soupe avec leur famille d’accueil.

Le mois de mai marquait le grand moment du retour.

Il s’agissait de repasser la frontière « en douce » chargées de linge et de cadeaux en tachant d’éviter le zèle des gabelous. Tels des vautours à l’affût, ils attendaient leurs proies, tapis derrière les rochers et fondaient sur elles au moment le moins attendu.
Pour le linge, une astuce des plus efficaces était de l’enrouler serré autour de la taille dans l’espoir de tomber sur un prude douanier réticent à effectuer des palpations au corps.

Aujourd’hui, que reste-il de cette fastueuse époque ?

Séduites par le roucoulement et la pariade de jeunes basques énamourés, quelques hirondelles ont nidifié sur place au lieu de rentrer au pays. Ainsi sont faites les immuables lois de la nature.
L’espadrille a été mise à mal par la concurrence et l’arrivée du caoutchouc.
Sa production a baissé et s’est mécanisée au point de ne plus nécessiter une importante main d’œuvre.
L’espadrille n’a pas pour autant disparue. C’est au pied des élégantes qu’on a le plus de chances d’en admirer. Exit la fonctionnalité et le confort rustique. L’espadrille nouvelle est arrivée. Chamarrées de couleurs vives, haussée de talons et de lacets décoratifs, elles séduisent la gent féminine pour leur capacité à mettre en valeur le galbe du mollet.

Par Gérard Caubet

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