Le pays Quint

L’extravagance d’une frontière ou « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué »

Le pays Quint (Kintoa en basque) est une enclave espagnole en territoire Français. Il faut, pour s’y rendre, aller à St Etienne de Baigorri, charmante bourgade indolente, lovée au pied des Pyrénées avec le vignoble d’Iroulegui en guise d’oreiller. Ne cherchez pas le pays Quint, il n’est jamais indiqué. Les panneaux routiers dans leur banalité omettent d’en signaler la direction. Of course, ce n’est pas une destination touristique mais une extravagance de taille dans le tracé de la frontière.

Les trois villages de Banca, Urepel et les Aldudes composent ce que les baigorriars appellent le territoire des Aldudes.

Ils ne sont pas le Kintoa à proprement parler mais font partie de son histoire. Les maisons dans le plus pur style basque égayent le paysage de touches colorées. Dans cette région accorte, tout est en rondeur. Mais les courbes féminines cachent bien leur jeu. Le relief est sévère, les versants abrupts et les vallées profondes. D’étroites routes montent tant bien que mal à l’assaut des versants et les croisements sont toujours problématiques.

Le nom de ce pays n’a aucun rapport avec Charles-Quint sauf le chiffre 5 auquel il fait une lointaine référence. En 1237 alors que la couronne royale de Navarre régnait en maître sur cette partie des Pyrénées, l’idée lui prit de prélever un cinquième de la valeur des porcs transhumant sur ses montagnes. C’était une stricte application du droit féodal du « Quint», ou « Kinto Real » qui donna son nom à ce bout de montagne. Personne aujourd’hui ne prendrait le risque de se faire appeler d’un nom d’impôt.

Le Kintoa s’étend sur 20 000 hectares à cheval sur des deux versants des Pyrénées.

Il intéresse au nord la vallée de Baigorri et au Sud celles de Erro et du Baztan.
Au début, aucune habitation n’avait le droit de s’établir dans ce no man’s land mais c’était sans compter sur une pression démographique en forte croissance au XVII ème siècle. Les cadets de famille de Baigorri font fi de l’interdit et s’installent dans ces territoires vacants. De nombreux conflits s’ensuivront. C’est à ce moment-là que sont créés les villages de Banca les Aldudes et Urepel. Ils deviennent paroisses en 1773.

Les randonneurs cartésiens habitués aux « Pyrénées normales » avec la France d’un côté l’Espagne de l’autre seront ici déroutés. Rien n’est clair. On est en Espagne sans y être et la frontière ne suit pas l’habituelle ligne de partage des eaux .
Après un tracé normal, elle quitte subitement la crête pour traverser sans raison apparente le territoire des Aldudes en ligne droite et par le milieu.

Pour comprendre il faut remonter dans le temps.

Au XIVe° siècle, le royaume indépendant de Navarre chevauche les Pyrénées. Les communautés valléennes de Baigorri, Erro et Baztan vivent en plus ou moins bonne intelligence. Les quelques conflits qui apparaissent sont immédiatement réglés de façon franche et virile.

Tout change en 1512 quand l’Aragon prend possession par les armes du royaume de Navarre. Qui, rapidement, et par le jeu des alliances, sera intégré au royaume d’Espagne.
Au Nord, la basse Navarre reste indépendante jusqu’au jour où son roi Henri III de Navarre devient roi de France et de Navarre sous le nom d’Henri IV. Dès lors le moindre conflit de vallée vire à l’affaire d’état. S’ensuivront 7 siècles de chicaneries, de prises de mains, de procès et de basses vengeances.

Différents accords tenteront en vain d’apporter une solution.

Le pays Quint est ignoré par le Traité des Pyrénées qui fixe la frontière sur le principe de la ligne de partage des eaux. Les terres restent propriétés indivises des deux vallées de Erro, Baztan et Baigorri. Pour régler les conflits majeurs, les « commissaires » des deux royaumes se retrouvent en terrain neutre sur le pont d’Arnégui enjambant la Nive. Une maison en bois à 2 portes est construite au milieu du pont pour la circonstance.

Le traité d’Elizondo signé le 27 août 1785 met fin à l’indivision. La frontière est fixée selon un tracé, dit ligne d’Ornano du nom du plénipotentiaire dépêché par le roi de France.
D’aucuns diront qu’il avait forcé sur la dive bouteille pour imaginer un tel tracé. Personne n’est content. Surtout pas les baigorriars que la perte des meilleurs pâturages rend nerveux. Les razzias de bétail, les séquestrations et les échanges de gnons deviennent lot courant.

La solution définitive viendra du traité de Bayonne (dit aussi des limites)

Signé le 2 décembre 1856 entre Napoléon III et Isabelle II, la frontière et les accords actuels en sont le résultat.
Il confirme la ligne d’Ornano et partitionne le pays Quint en deux. Le sud est accordé à l’Espagne, la France obtient la jouissance indivise de la vallée des Aldudes ainsi que le droit de pacage des troupeaux moyennant le versement d’une rente annuelle.

Les quelques familles qui résident dans la partie indivise du Kintoa payent les impôts fonciers en Espagne, et les impôts sur le revenu et les charges sociales en France. Oubliés par le progrès, ils ont dû attendre 1980 pour bénéficier de l’électricité et du téléphone venus de France. La Guardia civil espagnole et les pandores français peuvent circuler librement sur le territoire.

Au mois de mai, avant la montée des troupeaux aux pâturages, a lieu la « Marque d’Urepel »
Au cours de cette cérémonie haute en couleur, les vaches françaises sont marquées au fer rouge sur la cuisse gauche des lettres VE pour « Valle de Erro ».
Dans le même temps, le bétail de Erro est marqué de la même façon mais du côté droit.

Le porc basque est l’animal emblématique du Kintoa.

Le pays lui doit son nom. La race à été sauvée in extremis de l’extinction Dans les années 80 il ne restait que 25 femelles reproductrices. Quelques éleveurs en pratiquent l’élevage, la transformation et l’importation des deux côtés de …la frontière !

[portfolio_slideshow]

Par Gérard Caubet

Related posts:

3 réflexions au sujet de « Le pays Quint »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*