La conquête de l’Aneto

L’Aneto, ou Néthou pour les intimes.
Histoire d’une conquête par procuration.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le Mont Perdu a longtemps été considéré comme le plus haut sommet des Pyrénées.

Il faudra attendre les mesures effectuées en 1813 par Henri Reboul de Pezenas et Jacques Vidal de Mirepoix pour que l’Aneto soit rétabli dans ses droits de point culminant. Les deux hommes, chargés de réaliser le nivellement de la France, lui attribueront la cote de 3481 m ainsi que le nom de Néthou pour cause de transcription phonétique erronée du village d’Aneto situé sur le versant Sud.

A gauche l'Aneto, à droite la Maladeta

La compétition pour la conquête du sommet de la Maladeta* va commencer d’étrange et comique façon, au Mont Perdu, 30 ans avant la première officielle.

Une histoire de jalousie et de basse vengeance est à l’origine d’une pratique inédite : « la première par procuration ».
Le 11 août 1797, le célèbre Ramond de Carbonnières et Philippe Picot de Lapeyrouse, éminent botaniste toulousain, projettent l’ascension du Mont perdu. Une profonde controverse sur « l’âge primitif des calcaires de la zone centrale », oppose les deux scientifiques. Affaibli par une détention forcée de 18 mois, Lapeyrouse se voit contraint de renoncer dans le couloir de Tuquerouye. Ramond identifie au lac glacé des fossiles qui confortent ses thèses.
Une haine sans merci va s’emparer de l’infortuné Lapeyrouse.
Ayant eu vent d’une tentative ratée de Ramond de faire la première de la Maladeta, il n’aura de cesse que de la réussir avant son rival. Ne pouvant s’atteler lui-même à l’entreprise pour cause de santé défaillante, il envoie à sa place son jardinier Ferrières, excellent montagnard par ailleurs. Pierre Barreau, l’un des meilleurs guides de Luchon, l’accompagne. Les difficultés sont telles que les deux hommes doivent renoncer.
Deuxième essai le 8 octobre 1802. Cette fois c’est Pierre Louis Antoine Cordier d’Abbeville, brillant ingénieur des mines, accompagné d’un jeune écrivain danois qui prend à sa place le chemin du port de Vénasque avec sur ses épaules (en plus de son sac), l’honneur bafoué de Lapeyrouse. Leurs ambitions sont stoppées net par un stupide mal des montagnes que le Danois du plat pays contracte du côté du Portillon.

Ni Ramond, ni Lapeyrouse ne sortiront vainqueurs de cet étrange combat à fleurets mouchetés.

Un alpiniste allemand les mettra d’accord le 28 sept 1817. Ce jour-là, Friedrich Von Parrot et Pierre Barreau foulent le sommet tant convoité de la Maladeta, non sans avoir au préalable surmonté de grandes difficultés au niveau de la rimaye sommitale.

Le 11 août 24, Pierre Barreau, au firmament sa gloire disparaît dans une crevasse en tentant de renouveler l’ascension.

Malgré son âge avancé, 67 ans, l’homme avait la réputation d’être le meilleur des guides de Luchon. Mais en ce temps-là la corde n’était pas d’usage courant. Seul un bâton ferré et le flair montagnard permettaient de déceler le danger sournois des ponts de neige. Malheureusement, en ce jour funeste, le flair de Barreau fait défaut. Le glacier ne rendra son corps qu’en 1931, soit 107 ans plus tard après un parcours d’un kilomètre et demi dans les entrailles du glacier.
L’électrochoc est immense. Une crainte viscérale des glaciers s’empare du monde de la montagne. Longtemps, les guides Luchonnais déboulant au port de Vénasque déclamaient haut et fort à leurs clients terrifiés « Il est là le pauvre Barreau ! ».
Cet épisode tragique crédite le massif d’une réputation de tueur. Elle stoppera pendant 25 ans la conquête des Monts Maudits.

L’Aneto reste toujours invaincu jusqu’au 20 juillet 1842.

Ce jour-là, deux hommes unissent leurs efforts pour « le faire tomber ». Le premier Platon de Tchihatcheff est un officier russe. Le second, Albert Belhomme de Franqueville, normand de son état, herboriste. Tous deux rêvent du Néthou et le hasard provoque leur rencontre.
Le 18, ils se mettent en chemin et passent la nuit dans un abri sommaire au niveau de la Rencluse. Le lendemain, leurs guides, toujours traumatisés par l’accident de Barreau, sont réticents à traverser le glacier. Ils leur imposent un long détour par le versant Sud.
Nouvelle nuit dans un abri de fortune, quelque part dans la vallée de Malibierne.
Dès potron-minet, Platon sonne le réveil et la caravane s’ébranle en direction du col Coroné . Le parcours est raide et exposé. Pour couronner le tout le brouillard et le vent se mettent de la partie. À la faveur d’une éclaircie, alors que le sommet apparaît, une ultime difficulté se dresse devant eux : « une cime aigüe, décharnée, libre de toute neige, bordée de précipices profonds des 2 côtés ». Dans une envolée lyrique, Franqueville baptisera le passage « Pont de Mahomet ».

Une fois l’obstacle franchi, c’est l’extase du sommet.

Aneto

Tchihatcheff parle de cet instant comme « d’un moment de triomphe. Nous foulions un sol où nulle trace n’indiquait le passage de l’homme, et nous l’avions peut-être acquis au risque de notre vie. ../… Nous restâmes quarante minutes sur la cime, épiant avec avidité la moindre éclaircie de brouillard, pour voir se dérouler sous nos pieds un des plus beaux spectacles de la création ».
Quatre jours plus tard le Russe réédite l’exploit en traversant le glacier au plus droit, indiquant de fait la voie normale aux générations futures.

Par Gérard Caubet

*Maladeta : sommet près de l’Aneto

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